— Voilà.
— Quoi donc ?
— Rien. Juste voilà.
— Mais enfin, voilà quoi ?
— Puisque je vous dis que rien ! Voilà, c’est tout. C’est tout, c’est tout, hein !
— Je vois que vous n’avez pas été bien éduqué. Vous m’arrêtez en plein marché pour me dire « voilà », sans vouloir fournir la moindre explication.
— Bon, bon ! Puisque vous insistez, je veux bien vous en parler.
— Il n’en est pas question ! Vos sottises ne m’intéressent pas.
— Ce que vous appelez sottises n’est rien de moins que le trésor caché de César !
— Quoi ? Comment ?
— Tout à fait, ma bonne dame. César aurait caché l’un de ses nombreux trésors ici même, à Strasbourg. Et nul autre que moi n’en connaît l’emplacement.
— Prouvez-le, alors ! Les hommes comme vous parlent et parlent encore, mais lorsqu’il s’agit de fournir des preuves, leurs grandes bouches deviennent aussi sèches qu’un pruneau.
— Je vous l’accorde, gente dame. L’homme parle du haut de sa nature, sans jamais regarder la crasse qui lui colle aux pieds. Permettez-moi cependant de vous faire remarquer que votre chevelure semble tout droit sortie d’un tableau.
— …
— Concernant ce trésor, il est immense. Si grand que six hommes ne sauraient le sortir de sa cachette. Je vous parle en connaissance de cause ! Pas plus tard que la semaine dernière, nous étions huit ! Ce satané coffre ne peut être ouvert que par une femme dont les boucles de cheveux rayonnent à la lumière du jour et dont les ondulations s’effacent à la nuit tombée.
— Il est vrai que mes cheveux sont très beaux. Mais de là à ouvrir l’un des légendaires trésors de César…
— J’ai cherché pendant une semaine. J’ai observé les passantes pendant des jours. Je n’ai aucun doute : il s’agit de vous. Vos boucles parfaites sont la clé du coffre. Accompagnez-moi et vous aurez votre part du butin. Mais n’oubliez pas que nous sommes sept. Huit les meilleurs jours.
— Je dois d’abord en parler à mon mari.
— Surtout pas ! S’il venait à le découvrir, il voudrait sa part. Et si vous refusiez, il vous retirerait la vôtre de force. Comme tout bon mari, il estime sans doute avoir tous les droits sur sa femme.
— …
— N’ayez donc aucune crainte. Mes amis et moi n’en avons pas l’air, mais nous faisons partie de l’Ordre de l’Établi.
— Oh ! Mon mari aussi !
— Alors vous serez entre de bonnes mains, n’est-ce pas ?
— Oui, je vous crois maintenant. Je venais chercher du pain, mais tant pis ! Le trésor se trouve-t-il loin ?
— Oh, non ! Juste derrière ce champ. Mes camarades y font des recherches en ce moment même.
— Mais votre tenue, enfin ! Ce n’est pas une tenue pour entrer dans les champs.
— Oh, avant de rejoindre l’Ordre de l’Établi… Attention au gros caillou ! Je n’étais qu’un palefrenier.
— Je savais qu’ils avaient l’ambition de faire entrer davantage de monde, mais quand même… Un palefrenier ! Ça ne devait pas être plaisant de retourner tout ce foin, j’imagine.
— On s’y habitue. On s’y habitue tellement qu’on finit par ne plus en sentir l’odeur.
— Comment êtes-vous sorti de cette condition ?
— Eh bien, après la Révolution, la ferme dont je ne pouvais m’échapper fut attaquée et ses maîtres guillotinés. Mes parents m’avaient vendu pour deux sous à des ivrognes. J’avais espéré que notre manière de vivre changerait, mais l’Ordre avait d’autres idées en tête. Et de petit boulot en petit boulot, j’en obtins un plus grand. Me voilà géographe et explorateur.
— …
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? Nous y sommes presque.
— Cette ferme qui a brûlé… C’était ici même, à Strasbourg ?
— Tout à fait, madame. Y aviez-vous de la famille ?
— …
— Je crois que tu as compris maintenant, hein, Chartaigne ?
— Tu ne serais pas…
— Augustin. En chair et en os.
— Impossible…
— Pourtant, me voilà ! Qu’est-ce que ça te fait de revoir l’enfant que tu torturais après que ton père l’avait violé ?
— Augustin…
— Attrapez-la, camarades ! Sans lui donner de coups de pied, enfin !
— Comment ne t’ai-je pas reconnu ? Au secours ! À l’aide !
— Eh bien, après que ta famille eut reçu ce qu’elle méritait, je n’avais nulle part où aller. Et, de petit boulot en petit boulot, j’ai réellement fini par devenir géographe et explorateur. Je fais même partie de l’Ordre ! C’est ainsi que j’ai retrouvé la rejetonne des De Dor. Mariée, deux enfants, une jolie maison et toujours cette magnifique chevelure.
— Augustin, je t’en prie…
— Tu sais, Chartaigne, je me suis souvent demandé ce que pouvait ressentir un enfant dont on marquait la peau au fer rouge pour lui rappeler à qui il appartenait. Surtout lorsque celle qui tenait le fer venait ensuite lui faire subir les mêmes sévices que son père.
— J’étais jeune !
— Nous avions le même âge.
— …
— Regarde-moi. Tu t’es acheté une jolie vie, une peau immaculée, tandis que je porte encore les stigmates de ce que tu m’as fait subir. Aujourd’hui encore.
— Je t’en supplie…
— Allons, Chartaigne ! Tu aimais tant regarder ton père à l’œuvre avant de venir recommencer. Et dire que nous sommes nés sous la même lune, le même mois ! Mais ne parlons plus du passé. Tu as toujours cru que je t’appartenais. Eh bien, désormais, c’est toi qui leur appartiens.
— Eh, m’seigneur ! On peut la manger maintenant ?
— Oh, gardez-la deux nuits de plus. C’est rare, une telle beauté. Mais surtout, ne la laissez pas en vie.
— AUGUSTIN ! JE T’EN PRIE ! LÂCHEZ-MOI ! AUGUSTIIIIIN ! JE SUIS DÉSOLÉE ! TU LE REGRETTERAS !
— Oh, mais oui, Chartaigne. Je regrette déjà de devoir leur laisser ce plaisir.
Extrait de mon conte : Les folies de César.
Omarre.

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