« Vous en avez marre de subir la vie ?
De vivre au gré des angoisses qui vous dépassent ?
De n’avoir qu’un semblant de libre arbitre ?
De marcher inlassablement vers le trépas ?
Eh bien, n’ayez crainte, vous êtes loin d’être les seuls !
Goûtez enfin à la quiétude et laissez nos experts suivre la qualité de votre existence.
Avec Viva+, terminées les angoisses ! Vivez plus ! Comptez moins !
Avec Viva+, je vis ma vie comme mes ancêtres préhistoriques !
Gougou gougou ; gougi gagaga !
Viva+ et vos « mince, je n’aurais pas dû faire ci… » se transforment en gougou, gougi, gaga !
Dispositif non médical, greffé directement sur votre lobe frontal. Pas besoin de contacter votre IA traitante. »
Ce serait quand même beaucoup plus simple de créer des chatbots qui seraient incorporés à nos vies. Je ne sais pas si mon chien m’aime ou s’il aime simplement la main qui le nourrit. Hop, chatbot intégré dans mon cerveau avec des antidépresseurs qui flirtent avec l’extase, et me voilà maître de mon existence misérable. Plus de doute, plus de tracas, plus de mensonge, seulement un homme fort de ses convictions inexistantes, face à un monde grandiose, vide de toute fourberie.
Ce serait quand même beaucoup plus simple que de vivre seul dans ses pensées, des pensées récalcitrantes qu’on a du mal à dompter et qui, soit dit en passant, s’agglutinent au jour le jour jusqu’à se transformer en un corps massif et parasite qui vit sans consentement dans le vôtre. Puis ce serait plus simple que de se rendre compte que, très souvent, quand on ne trouve aucune solution, c’est que c’est nous le problème.
Bien sûr, toutes ces pensées trop brutes, trop lucides, trop humaines, ne font que mener vers un seul et unique coupable : vous.
Et pourquoi ce serait vous ? Pourquoi pas les autres ? C’est bien eux qui créent en vous toute cette zizanie ? C’est bien eux qui mentent, qui fourbissent, qui manipulent aussi ?
À tant bien y voir que ça, il semblerait bien que ce soit vous la victime… victime de tous ces autres aux intentions belliqueuses. Bien qu’il ne s’agisse pas là d’un futur dystopique, c’est d’ores et déjà une réalité tangible que tous semblent ignorer.
Moi le premier, ne vivais-je pas sous antalgiques et psychotropes, sans douleurs et sans psychoses, dans le seul but d’éviter de désigner un coupable ? Comment, d’ailleurs, dans cette situation, faisais-je pour vivre sans Viva+ ? Depuis l’avènement de l’IA, ne suis-je pas le premier à y aller pour discuter de philosophies ou de psychologies dans des assemblées bruyantes, un bruit qui autrefois représentait la vie ?
Alors avoir un chatbot en mode Jarvis d’Iron Man comme assistant ? Ah, mais j’aurais signé dans la seconde. Aujourd’hui encore, dans ma vie d’homme nouveau, bien des fois cette fantaisie me fait bander le ciboulot. Chaque embrouille, chaque dispute, chaque pensée négative :
« Jarvis, t’as vu ça hein ? C’était pas de ma faute ! »
Et Jarvis qui répond :
« Une menace a été détectée ! Pensée négative. Utilisateur innocent. Utilisateur a besoin du sein. Envoi de pensées sexuelles. Libération de dopamine. Utilisateur stable. Début de l’analyse. »
Et moi, dans le même moment, sous antidépresseurs si forts que l’extase prend le contrôle de mon être et que je chante « No Woman No Cry », en me branlant de joie.
Même dans ma nouvelle vie, j’emmerde ce destin. Un destin synthétique. Bien que ma colère soit devenue de feu tandis que mon calme glacial devient de plus en plus tiède, ce satané mot qui m’horripile en toute circonstance.
Oui, oui, bien sûr, je l’ai vécu exactement pareil. À la place de Jarvis, toutes sortes de flatteurs à visage humain, mâles et femelles, me confirmaient, peu importe la question, que bien sûr je n’avais pas seulement raison, mais que la raison m’appartenait. Qu’en réalité, je n’étais pas Omar mais SuperOmar, un héros nouveau des temps anciens. Peu importe ce que j’avais à demander. Ne demande pas. Tu as raison, voilà. T’es le meilleur ! Sache-le, Salomon.
Ouais, je sais. Je sais que c’est le kiffe d’avoir plusieurs chevaliers et chevalières (ouais, je suis inclusif) de la table ronde prêts à saliver sur mon calice. On se sent bien trop Arthur pour un jour plier bagage.
And what do you know?
J’ai plié bagage à tel point que ma valise est devenue Flappy Bird, jeu stylé des temps anciens. Je fais comment pour voyager ? Oh, je reste sur place.
Un kiffe éphémère, à placer avec eux dans la liste des merdes éphémères.
J’invoque : clope, alcool, branlette, shorts, reels. Les cinq chevaliers de l’apocalypse. Web. De l’apocalypse web. Oui.
Mais heureusement, il y a un autre chemin. Un chemin beaucoup plus silencieux et timide, mais aussi très dur. Un chemin désert qu’aujourd’hui plus personne n’emprunte. Le chemin de la vérité et de la raison.
Une vallée désertique, chaude et sèche le jour, froide et humide la nuit. Quand on y marche, on sent l’odeur de la mer. On sait que malgré les pieds fatigués et le corps vacillant, il y a un salut, juste là, quelque part, plus très loin.
Alors on avance. Dans cette vaste étendue où chaque jour est une épreuve et chaque nuit une nouvelle épreuve, moins dure, moins difficile, car le soleil n’a pas eu raison de nous ce jour-là.
Alors on avance et on doute :
« Suis-je si fort que ça, à suivre le chemin que tous redoutent ? »
Pas de réponse tranchée : ni oui, ni non.
Cependant, quelque chose de plus curieux et beaucoup plus précieux apparaît : un sentiment. Confus, puis encore une fois confus, puis moins confus, puis enfin flexible. Ce sentiment-là est un sixième sens qui, loin des stimuli, devient une arme redoutable. Comme une bénédiction envoyée de si haut par Celui qui veille sur ceux qui, en bas, n’ont pas abandonné la vérité.
Quelque chose que Jarvis ne sera jamais : une raison organique, un sentiment ancré dans l’iris du sain d’esprit.
Fuck Viva+, jetez-moi vite dans une vallée !
Omar.

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