Les flammes.

Pendant longtemps, les flammes furent pour moi synonymes d’enfer. Naturellement, je les fuyais.

Mon plus grand acte de subversion envers une représentation humaine de l’éternelle torture promise a été de porter un hoodie Thrasher. Là encore, ce n’était qu’un cadeau. Même en soirée, quand il y avait des feux de camp, il fallait que je m’en éloigne ou que quelque chose m’en distraie : une femme, de l’alcool, ou quoi que ce soit d’autre.

Même lorsque l’album Issa de 21 Savage était sorti, à l’époque, je n’arrivais pas à l’écouter pour la simple raison que sur la cover, il y avait des flammes partout.

En gros, je n’aime pas le feu.

Je ne l’aime pas, pourtant j’allume des barbecues. Je ne l’aime pas, pourtant je n’hésite pas à brûler quelque chose s’il le faut. On peut dire que les flammes et moi avons une relation toxique. On se touche, on se voit, mais on sait qu’on ne se kiffe pas vraiment.

Pourtant, aujourd’hui, plus rien n’est semblable à hier.

Ma vie de solitaire a changé. Aujourd’hui, je tiens un foyer. Le froid matinal est devenu chaleureux. La vie, loin de certains ennuis humains, est devenue chaleureuse. Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais une flamme brûle dans ma poitrine.

Sûrement est-ce l’enfant en moi qui voit que ma vie d’adulte n’est en rien celle qu’il fantasmait. Sûrement est-ce lui qui, inquiet, met le feu quelque part dans mon âme.

Comme on rallume une deuxième fois le charbon après qu’il a déjà brûlé.

Quelque chose est venu raviver une partie de moi que je croyais consumée. Une partie brûlée, jetée dans un coin d’oubli, abandonnée là comme une chose devenue inutile.

Quand on grandit, on s’adapte à ce monde. Et, en s’adaptant, on tue parfois les meilleures facettes de notre être. Dans mon cas, il s’agit d’une facette téméraire, presque méchante, horriblement lucide, presque cynique.

Parce qu’un homme immobile ne vaut pas plus qu’un caillou. Parce qu’au-delà des apparences, il existe le réel. Parce qu’un homme qu’on veut condamner a le droit de se défendre.

Alors je résiste.

Si des portes sont fermées, il n’y a aucun problème : je forcerai l’entrée. Je suis bien trop digne pour passer par la fenêtre. Si l’on me veut immobile, alors je trouverai un moyen, non pas seulement de me mouvoir, mais de planer, à défaut de pouvoir voler.

Oui, je suis ce petit con que personne n’arrête.

Curieusement, je l’avais oublié. Grigris, états seconds, pertes de repères, je n’en ai cure. Ce n’est même pas si important. L’enfant en moi a agi. Et quand il agit, je ne suis plus seulement celui qui subit : je deviens penseur, exécutant, témoin et bras armé de sa panique.

Au-delà de tout ça, j’estime ne plus avoir beaucoup de temps.

J’ai vieilli. Je ne suis plus un adolescent en quête de sens. Je suis un homme toujours en quête de sens, oui, mais je suis loin d’être encore un gamin. Les enfants m’appellent monsieur et, lorsque ma barbe devient trop longue, j’ai l’apparence d’un homme de quarante ans.

J’ai beau rester rêveur, aujourd’hui j’ai une voie à suivre. Et cette voie ne demande qu’à être empruntée.

Pendant longtemps, j’ai cru que le gars cool que j’étais existait encore quelque part. Puis je me suis rendu compte qu’il n’était plus qu’un souvenir partagé avec des gens que j’ai fréquentés. Ces personnes, elles aussi, ne sont plus que des souvenirs.

Alors à quoi bon regarder en arrière ?

À part mes années de folie, tout mon passé est tristement dramatique. Mon enfance ? Encore faut-il en avoir des souvenirs. Ce dont je me souviens, c’est le noir, le rejet et le désordre. C’est tout. Certains visages du passé ont vieilli, mais leur mépris gratuit envers moi n’a pas pris une ride.

Aujourd’hui, j’ai mon foyer, mes responsabilités, mes devoirs.

L’enfant en moi panique, parce que ce qu’il imaginait est loin de notre réalité actuelle. Alors il cherche ce qui lui semble le plus valeureux, le plus utile, le plus dur, et il le réanime. Il va chercher cette facette là où elle dormait : dans la psyché d’un homme blessé.

Brûlée si profondément que je pensais presque ne jamais la revoir.

C’est une rigidité étrange. Elle ne ressemble pas à une idée. Elle prend possession du corps avant même que l’esprit ne la comprenne. Elle redresse la nuque, durcit le regard, tend les épaules. Elle n’explique rien. Elle revient.

Évidemment, l’esprit suit.

L’esprit n’est pas mort. L’esprit est troublé. Car l’ignorance est un fardeau que l’on porte quotidiennement malgré nous.

Et puis il y eut cette douche.

Il était tôt, ou tard, je ne sais plus vraiment. L’heure avait cette couleur étrange des moments où l’on n’appartient plus tout à fait à la nuit, ni encore au jour. L’eau chaude tombait sur mes épaules, lourde et continue. La vapeur montait contre les murs. Tout était silencieux, sauf l’eau. Et dans ce silence, quelque chose s’est éclairci.

Je ne pensais à rien de noble. Je ne cherchais aucune révélation. Je me tenais simplement là, sous l’eau, fatigué, lucide, presque vide. Puis, d’un coup, j’ai senti dans ma poitrine une chaleur qui ne venait pas de la douche.

Un feu brûlé.

Non pas une colère ordinaire. Non pas une excitation passagère. Une prise de conscience urgente, presque vitale. Un feu ardent, mais rassurant. Comme si l’eau, au lieu de l’éteindre, venait de révéler ce qui couvait déjà.

À cet instant, j’ai compris que je devais me retirer quelque temps de mon site.

Non par abandon. Non par lassitude. Mais parce que même l’écriture libre peut devenir une fuite lorsqu’elle disperse ce qui devrait être rassemblé. Écrire me picote. Même lorsque je travaille sur mes novelas, mes nouvelles, mes contes, tout ce chantier intérieur, je finis toujours par revenir sur mon site, cliquer sur “créer” et écrire librement.

J’ai toujours cherché à être libre. Par l’Unique, je jure qu’on m’en a toujours empêché.

Mais peut-être que la liberté, aujourd’hui, n’est plus de publier dès que le feu monte. Peut-être que la liberté, désormais, c’est de tenir la flamme assez longtemps pour qu’elle devienne œuvre.

J’ai déjà écrit qu’en moi, il existe deux façons d’appréhender le monde, ses aléas, ses acteurs, leurs fourberies, le mal ambiant.

Soit on devient une feuille d’arbre suspendue dans le vent. Elle monte, descend, part ici, puis là-bas, traverse une distance absurde et finit sa course près d’un autre arbre qui, à son tour, fait tomber de nouvelles feuilles.

Soit on devient un sanglier enragé.

Un sanglier lancé comme une flèche, incapable, de nature, de détourner la tête dans sa course. Il court et accélère malgré la fatigue. Déterminé. Il ne s’arrête que lorsqu’il atteint son objectif, ou lorsqu’il comprend que c’est peine perdue.

De nature calme, j’ai longtemps été la feuille.

J’ai vu des arbres, dans des forêts insoupçonnées, faire tomber de merveilleuses feuilles pleines de dignité. J’ai volé au gré de la vie et de ses aléas avec une certaine insouciance. Je pensais avoir des gens sur qui compter. J’en doutais déjà. Aujourd’hui, je sais que je n’ai vraiment personne à part Dieu, l’Unique.

De fait, j’ai tout.

C’est difficile, par moments, de ne pouvoir se confier à qui que ce soit d’autre que Lui. Mais Il me répond toujours à Sa manière. Heureusement, je sais encore voir Ses bienfaits, et ils sont nombreux.

Je ne regarderai plus en arrière.

Je pardonne et j’avance, car Dieu jugera les hommes, et moi aussi je ne suis qu’un homme qui sera jugé. À la différence que ce jour, je le crains. Je m’y prépare. Je l’attends. Tandis que beaucoup ne font que jouer gauchement de tristes rôles.

Grand bien leur fasse.

Moi, je quitte une bonne fois pour toutes ce cirque.

J’ai mon foyer chaleureux. Mes réveils chaleureux.

Si chaleureux que les flammes ne m’effraient plus.

Elles brûlent en moi.

Omar.



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