Cela fait longtemps que je n’avais pas sorti ma barque.
Ce navire banal,
anecdotique, presque minable.
Le mien.
Il ne paye pas de mine à première vue.
Son bois est fort.
Sa tenue en mer…
il faut la vivre.
Elle vous tient assis,
saillant de peur,
elle vous démolit.
Tel un sanglier poursuivant un chien,
elle transperce les vagues facilement,
et sans le moindre effort.
Elle m’appartient.
Pourtant, je n’en fais rien.
La donner m’est ardu.
Elle ne paye pas de mine, certes,
mais sa noblesse est indéniable.
Vieux marin que je suis,
la mer pour moi
n’est plus rien que de l’eau,
partout, à perte de vue.
J’ai perdu la vue.
Elle a gardé toute sa magie.
Tant pis.
Aujourd’hui, ma barque et moi sommes de sortie.
Nous prenons la mer,
elle dans la joie,
moi dans un mélancolique ennui.
La mer s’est agitée à notre venue,
capricieuse, elle lança sur nous de grosses vagues.
Ma barque, solide, ne put transpercer une vague.
Nous voilà chavirant, loin,
dans un océan merveilleux.
Le soleil disparaît derrière un nuage gigantesque.
Au même moment, notre bourreau vint.
Une vague si grosse
qu’elle…
Ma noble barque se brisa en deux.
Si elle pense qu’elle coulera seule,
elle se trompe.
Vieux marin, las mais fidèle.
Homme de sel, d’eau et de rochers.
Je vidai d’un coup mes poumons de tout oxygène.
J’ouvris les yeux et elle coulait là,
tout lentement,
en face de moi.
Je la regardais prendre forme.
Je la vis même avec son doux visage.
Le temps d’un instant,
elle me sourit, immaculée d’un blanc mystique.
Tandis que mon souffle disparaissait,
je me suis dit que je n’aurais pas dû sortir.
Mais quitte à partir,
j’aimerais ne pas partir seul.
Sans résistance, je me suis vu mourir.
Si je pouvais revivre,
j’aimerais ne pas être humain,
un chêne fort qui crée de belles barques.
La voilà, mon utopie.
Dommage que je n’aie laissé aucune marque.
Une vie paisible est meilleure qu’une vie trépidante.
Alors dans l’océan, je disparais dans les abysses
d’un monde aqueux, vivant,
et comme moi,
oublié
Omar.

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