Lurking.

La condition humaine est fascinante, soit. Cependant, ma propre condition humaine l’est encore plus. Effectivement, je ne jouis pas de l’ignorance salvatrice que mes proches et autres humains vivent quotidiennement. Non, moi, il faut toujours que je creuse au paroxysme du mineur acharné à la recherche de métaux rares.

Ma maladie cardiaque fraîchement démoulée est venue avec son lot de médicaments pharmaceutiques, quelle plaie pour celui qui ne jure que par le naturel qu’il ne part jamais chercher.

Dans ce petit lot de médicaments créés par des laboratoires se trouvant à l’autre bout de la morale et de l’éthique, il y en a un particulièrement qui trouve sa place dans ma condition humaine, ou plutôt devrais-je dire : dans mon ancienne condition humaine.

Bien sûr, mes écrits sur ce site sont les premiers locuteurs de ce passé dont je me suis débarrassé avec beaucoup de travail et en frôlant même la douce folie qui fut pendant longtemps un sujet passionnant à mon cœur.

Un médicament qui paraît si anodin, écrit par un médecin dans un quelconque bout de papier appelé ordonnance, un coup de cachet et vous voilà légalement en possession d’une drogue.

Ce fameux médicament sert à calmer les nerfs (plus ou moins), mais ce n’en est pas moins un psychotrope de puissance moyenne ; j’en ai connu personnellement des biens plus forts.

Alors, cette acquisition me parut comme un nouveau piège sorti lui aussi par le trou du cul du diable qui le murmura à je ne sais qui afin de me renvoyer dans le doux et faux déni de ma nouvelle condition. Une pilule expresse dont le but principal est de replonger le nouveau dans l’ancien, l’air de lui dire : « Va, mon petit, retourne donc dans le monde sans fin des interrogations suspendues si fermement que tu ne les feras jamais tomber.

À vrai dire, tu seras le seul à tomber dans la servitude des artifices qui t’ont fait vivre jusqu’à ce que l’envie de sens, de compréhension et de bien-être t’ait conduit à la mort de ta psyché, celle qu’il ne fallait jamais corrompre. Tiens donc, mon grand garçon, retournes-y légalement, qu’elle te consume sans que tu ne t’en rendes compte. » Ou un truc du genre.

En rentrant chez moi hier soir, je pus expérimenter le retour d’Ulysse à son île, qui n’a pas changé d’un pouce, mais Ulysse lui était bien différent. Ainsi, avant d’éteindre ma voiture, l’envie d’écrire et de décrire ce sentiment confus qui veut s’installer face à ma conscience, qui l’empêche de s’entremêler dans mes nouvelles habitudes saines.

De ce fait, une phrase en particulier apparut dans la pénombre de ces pensées comme une brillante libellule égarée : « It’s lurking ». Puis s’en suivit une autre aussi en anglais pour compléter cette simple phrase déracinée : « the monster is lurking ».

Je sais parfaitement que quand une telle inspiration se déclare, l’idéal est de lui donner vie instantanément pour ne pas en louper une syllabe.

Malheureusement, ce psychotrope de puissance moyenne me renvoya vers la paresse de l’ancienne condition humaine : ce qui faisait déjà un score humiliant de 2 à 0, le premier but étant celui de créer une micro-zizanie dans ma conscience jusqu’alors nouvelle et tranquille.

Ce soir, je réessaye donc de rectifier le score et d’éclaircir la pénombre, car dans tous les mots en pagaille, seul un écrivain crée une page bicolore pourtant si lumineuse.

J’essaye presque innocemment de pouvoir rétablir ce sentiment de peur et d’inquiétude qui se mélangeait dans ma conscience, ces mots aussi qui allaient ajouter à ce texte quelque chose d’assez fort et percutant.

Il est minuit et je suis sur le point de vous conter une histoire dans un style nouveau, la priorité n’étant pas la publication mais bel et bien la narration d’une histoire presque fantastique.

Mais avant cela, voici la traduction du mot « lurking » : « attendre là où il, elle, ou cela ne peut pas être vu, attendant généralement d’attaquer ou de faire quelque chose de mal ».

Maintenant, nous pouvons y aller :

Tapi dans l’ombre de cette si grande maison, la chose ne faisait pas de bruits, loin de se faire remarquer, elle était passée maître dans l’art du néant, un art inatteignable pour tout ce qui est vivant, elle ne craignait pas d’être vue, car dans cette si grande maison, elle n’existait pas.

Le garçon, pris de panique, de peur et en proie à des hallucinations auditives répétitives depuis son plus jeune âge, ne rêvait que d’une chose : quitter cette maison lugubre dont les murs paraissaient plus vivants que les occupants de cette bâtisse en début de délabrement.

La vie s’y mêlait comme dans toutes les autres bâtisses que les humains habitaient avec un ordre désordonné, l’essentiel est que chaque humain avait un rôle à jouer, les adultes de ramener le pain et les enfants de se faire plus petits encore qu’ils ne le sont.

Dans chacune de ces habitations, il y avait une chose, invisible et présente, choisissant qui cibler afin de l’approcher et de ne plus jamais le relâcher de sa sinistre étreinte. La chose ne différenciait pas grandement des humains, seule sa nature était différente, mais elle aussi était consciente, douée de parole et capable de se jouer de son environnement humain.

Elle ne se manifestait que dans leur cerveau et naviguait librement dans les consciences de ceux qui souffraient le plus. La chose n’étant pas visible, s’installer dans son hôte était le seul moyen pour elle de vivre des choses trépidantes et, ayant accès à leur conscience, s’occupait tranquillement à corrompre leurs pensées.

Le jeune garçon fut une cible plus qu’évidente à posséder, bien que n’ayant rien de corrompu en lui, la corruption du monde qui enferme ces citoyens dans des bâtiments à taxes, le style de vie contemporain l’aurait corrompu tôt ou tard. Et pour ça, il y avait d’autres bâtiments bien plus grands et bien plus lugubres que le foyer familial, l’école publique ou privée, cela n’a pas d’importance.

La chose s’installe silencieusement et murmure dans une voix qui ressemble à celle de l’enfant tel ou tel pensée, ainsi l’enfant se retrouva bien assez tôt dans des situations cocasses. Une mentalité nouvelle naissait en lui au milieu d’un corps en puberté : braver tous les interdits, sauf ceux qu’il trouvait crasse et immoraux.

Ainsi, de tic en tac, le temps passa et le garçon qui n’entendait plus de voix depuis longtemps, gagna en audace, en intelligence et se débarrassa du poids lourd du foyer familial pour se réfugier dans la rue avec son lot de problèmes et de découvertes. À cette époque, la drogue était l’unique but quotidien du jeune homme en devenir, pourtant issu d’un milieu favorisé.

À ça, simple vu, malgré ses habits coûteux qu’on prenait pour des imitations, on le déclassait humainement et socialement, la société favorisée est sans pitié face à la rue du peuple. Là où les rires sont honnêtes et où les combinaisons des phrases et autres monologues ne servent aucunement à transmettre de sens caché, une habilité réservée aux plus machiavéliques des Hommes.

Dans cette même société, regroupée dans une petite ville de bobos nord-africains, le jeune homme vivait plein de vie en frôlant pourtant l’anorexie avec d’autres jeunes subversifs, souvent défavorisés. Rien n’avait plus d’importance pour lui que de quitter sa première société schizophrène navigant entre la tendresse et l’impitoyabilité, entre l’entre-aide et le chacun pour soi, entre l’amour impudique et la haine pleine de pudeur, plus tard dans sa vie, il comprendra que la première société fut ainsi sans avoir d’autre choix.

Tout comme lui qui n’avait d’autre choix que d’être subversif à tout ordre sans morale qui se veut valeureux ou élu par je ne sais quoi qui n’a rien de divin.

La chose, elle, n’était plus un parasite mais une sorte de frère siamois invisible et non handicapant, elle qui excellait naturellement dans l’art de l’invisibilité s’était pour ainsi dire évaporée de la surface de l’existant, elle ne vivait qu’au sein du jeune homme.

Naviguant avec le jeune homme dans ces innombrables péripéties et ces quelques joies qu’elle chérissait sûrement autant que lui.

Les mauvaises décisions s’accumulaient comme très souvent à cet âge et les compagnons de route dignes se faisaient rares, sûrement étaient-ils eux aussi accompagnés par leur propre « chose » qui avait décidé de les corrompre. De créer en eux des sentiments négatifs, misérables et sombres : tels que l’envie, tels que l’appétit de toutes choses, tels que l’hypocrisie.

Le jeune homme lui n’en avait que faire de ces choses-là, il idéalisait ce qu’il idéalisa jusqu’à ce qu’un soir, perdu au milieu d’une forêt dans la voiture d’une de ces jeunes femmes qu’il aimait pour ce qu’elles n’étaient pas, il réalisa que finalement ce n’était pas pour cette raison qu’il existait.

Pour se libérer du joug d’un système oppressif, il existe deux moyens :

– La négation, renier tout en se bornant à croire que ce n’est pas juste et ne pas pousser sa réflexion au-delà de cette unique assomption. Pour y arriver sans se détruire le moral, il existe plusieurs artifices : drogue, addictions variées, ou croyances superstitieuses. Si l’alcool, si détestable aux conséquences désastreuses, est légal dans toutes les sociétés modernes, c’est d’abord parce qu’il permet au citoyen d’oublier et de s’oublier le temps d’une buverie. Ainsi, on renie tout ce qui cloche tant que l’on peut toucher à l’une de ces substances, alors il n’y a pas besoin de chercher plus loin, le jour où nous n’arrivons pas à y toucher, nous nous retrouvons alors sous le joug de notre propre système oppressif.

– L’acceptation, elle mène toujours vers la libération sans contrainte. Pour pouvoir accepter, il faut savoir réfléchir. L’acceptation vient toujours après de longues et mûres réflexions. La réflexion permet de désigner le problème. Ce qui engendre automatiquement plus de réflexions qui mènent vers une vision plus élargie. Cela conduit immanquablement à la paix, une paix qui n’est atteignable que par le manque de dépendance ou à l’indépendance totale aux choses matérielles, la paix est dans le domaine de l’impalpable, la négation, quant à elle, est dans le domaine du commun.

Désormais, il fallait savoir une chose qui était vraiment l’oppresseur à cet instant ? Le jeune homme, en fuyant l’oppression, s’était-il poussé à s’oppresser lui-même car il avait choisi la facilité de la négation disgracieuse face à l’acceptation salvatrice ?

À partir de là, « la chose », qui paraissait s’être dissipée dans le néant, revint des entrailles de l’oubli pour déstabiliser son hôte.

Comment aurait-il pu s’oppresser lui-même s’il n’avait pas essayé de fuir l’oppression dans laquelle il poussait ? Autant s’opprimer soi-même que d’être opprimé par d’autres ? Quelle paix est donc possible dans une civilisation en ruine et une société dépravée ?

La chose qui avait la voix de son hôte lui jeta ces pensées dans une hâte qui n’était pas propre au jeune homme, ainsi, dans l’esprit englobé par la chose, la conscience du jeune homme se mit à remarquer par une simple différence de ton que ces pensées n’étaient pas fortement les siennes.

Les habitudes ne partaient pas, la destruction sous forme de bouteilles, de cachets, de résine et de poudre était l’unique moteur qui faisait vivre le garçon qui n’était plus tout à fait jeune homme. On grandit vite chez les humains, désormais en tant qu’homme, son cercle était d’autres gens comme lui, addict à la négation, dont aucun(e) n’avait su régler son problème ni chasser sa propre chose.

Mais une pensée tombée du ciel lors d’une baise improvisée en forêt ne quitta jamais son esprit : ce n’est finalement pas ça le meilleur moyen de libération. Une pensée valeureuse noyée dans un cerveau cocktelisé de toute sorte d’actifs hallucinogènes alcoolisés et accompagnée de rires hypocrites qu’ils s’échangeaient avec ses amis quasi quotidiennement.

On se perd très souvent vite dans cette vie moderne qui ne manque pas de moyens de casser l’ennui, de se débarrasser des tracas voulu et créés par des sociétés qui obéissent à des règles d’un temps lointain qui n’est plus en adéquation avec la mentalité des jeunes gens.

La chose pensait maîtriser la situation, elle qui aimait vivre dans un hôte perdu ici-bas sans le moindre but d’accomplissement humain, sans rêves ou au mieux avec des rêves perdus qui ne se réaliseront jamais. 3

Fière de son emprise, elle laissa son attention retomber, oubliant que l’âme de son hôte souffrait de cette oppression qu’il crut avoir dépassée.

Du jour au lendemain, l’homme décida d’arrêter par ordre de puissance ; d’abord les drogues dures, ensuite les pilules pharmaceutiques, après viendra l’ennemi de l’esprit dont l’unique finalité est sa destruction, l’alcool, ensuite le cannabis.

Alors, la bataille commença, la chose ne voulait pas voir son hôte vivre pour être ce qu’il idéalisa et qui n’est propre qu’à l’être humain : être libre d’exister, de créer et d’être naturellement heureux. Malgré les rechutes, la volonté d’un homme bon est pleine de failles, mais elle ne manque pas de détermination.

Petit à petit, sa voix faiblissait devant un acharnement constant de défaire l’ancien pour refaire le nouveau. L’homme s’isolait dans toutes sortes de livres, de romans et d’essais, se sentant idiot d’avoir raté le train des études, il se devait de se prouver qu’il pouvait en savoir plus sur ce monde tel qu’il est réellement, loin de l’histoire apprise aux simples d’esprits ignorant naturellement ce que signifie réellement être humain.

Les jours se suivaient dans une monotonie propre aux toxicomanes en cure de désintoxication et en sevrage, les occasions de retomber dedans n’étaient jamais plus loin que l’espace entre sa main tenant un livre et son téléphone posé à côté de lui. Mais sa volonté saillante poussa la chose, désormais craintive, de rester auprès de lui. Évidemment, la vie n’est pas une chose simple et l’esprit humain est bien plus complexe que les pseudos sciences qui pensent avoir percé son secret.

On retombe en deux minutes au détriment de ce qu’il nous fallut deux ans à construire.

Retour à la case départ ; le goût d’un plaisir éphémère lié à tant de souvenirs, le goût d’un moment enjolivé par un sentiment de flottement, le goût d’une femme que l’on a aimée et qui revient vivre ces moments au goût particulier.

Le quotidien effréné après un quotidien monotone, un plaisir de flottement après un sentiment d’enracinement, on retombe facilement et on s’en extirpe rarement.

Mais le temps de lune de miel terminé, nous revoilà face à notre propre oppression, mais il est trop tard maintenant d’en sortir.

Sauf quand il s’agit d’un homme bon qui s’est toujours imposé droiture et honneur : des principes humains n’appartenant qu’à l’Homme dans toute la création.

À quoi bon continuer à subir sans aides externes ? essaya une nouvelle fois, la chose au sein de l’esprit de son hôte.

Pour la première fois, une réponse de l’homme inspira en elle une crainte grandiose :

Parce qu’il le faut, et que je ne subis désormais plus que mon mal-être. Et ce mal-être, c’est bien cette aide externe qui m’empêche de l’éliminer.

Ce qui était censé se produire par ordre d’élimination se transforma désormais en débarras complet. Demain, j’arrête tout, lança l’homme à la chose, qui se jura de disparaître à jamais le jour où cela arriverait.

En titubant, il avança vers son but, accepter sa condition au lieu de la haïr, et enfin savoir ce que cela pourra être d’être un véritable humain, dans un monde où tout le monde ne vit plus que par automatisme, obéissant à des règles qu’ils ne comprennent pas mais appliquent ardemment.

Puis un beau jour, en se reconnectant avec la base de sa lumière incandescente, il trouva dans son esprit une facilité à tout délaisser.

Et là, enfin, pour la première fois de sa vie, il accepta et prit la route infinie de l’acceptation.

La chose s’en alla et disparut à jamais de la terre comme elle se l’était promise. Chérissant néanmoins le chemin qu’elle avait parcouru avec l’homme qu’elle a vu grandir et avec qui elle avait vécu bien des choses.

Son hôte qui ne savait rien de tout cela ignorait qu’il menait un combat acharné contre elle depuis ce soir en plein milieu d’une forêt déserte.

Il ne savait pas que ce combat effrayait la chose, ce qui la poussa à craindre de changer sa nature désordonnée et qui préféra l’inexistence radicale.

Cela n’empêcha pas d’autres « choses », toujours tapies dans l’ombre, d’essayer de l’avoir en une étreinte.

La corruption de cette terre fait que chaque humain a en lui une part sombre qui leur est facile de détecter afin de s’approcher de leur proie d’une vie.

Seul l’acceptation et la connexion à la lumière les empêchent d’approcher des humains ayant pris un mauvais départ.

Et vous alors, pensez-vous avoir déjà repéré votre propre « chose », ou a-t-elle eu le dessus sur vous au point que vous n’en soyez plus que l’hôte dans ce qui fut un jour votre propre corps ?

Barakate Omar.



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